Laurent Odelain est fasciné par les espaces et les potentiels qu’ils peuvent contenir. Ces existants deviennent intéressants en raison de leurs matériaux, de leurs couleurs ou de leurs matières. Cette qualité plastique observée, l’artiste fera le choix de les intégrer à son propos puis d’y apporter un élément extérieur.

Comment rendre état de la présence physique des choses à travers l’image ? Le toucher est-il perceptible en vidéo et en photo ? L’usage de l’image va permettre à Laurent Odelain de le retranscrire, de passer à la sculpture. La manipulation, au sens étymologique du terme, fait également partie du processus : comme une certitude à vérifier, comme une vérité à éprouver. Soit l’artiste, soit des modèles devront alors ressentir cette interaction dévoilée de leur propre manipulation d’un élément extérieur dans un environnement choisi.

Les ingrédients de départ semblent donc dicter une recette sans surprise tout étant sélectionné (le lieu, l’élément, le geste). Toutefois, cette rencontre entre préméditation et spontanéité offre un soubresaut dans une mécanique bien huilée. Les conditions météorologiques, la fatigue humaine, les limites de l’outil, autant de facteurs provoquant « un incident » dans une narration paisible. Ainsi, l’éloge du presque rien, la lente ritournelle de la répétition, trouve un grain de sable dans son rouage. Cet indésirable en devient attendu par le spectateur, habitué à chercher le fil narratif. Dans le travail de Laurent Odelain intervient une déconstruction du système de la fiction : la trame narrative est présente mais celle-ci ne cède pas aux sirènes hurlantes et tapageuses, elle se cherche, se devine et intervient là où on ne l’attend pas.

Par le prisme de l’existentialisme (1), l’absurde interroge, la quête de sens est visée. A force de voir l’artiste ou les modèles exécuter une action qui pour eux revêt du sens, on se surprend à le rechercher ! Cependant, l’absence de sens majeur oriente rapidement la compréhension vers la belle bêtise du geste et le spectateur s’en accommode, ayant expérimenté un format différent de celui auquel il est habitué.
La progression, quant à elle, participe à la temporalité et à la construction du récit, lui donnant un cadre, qu’elle soit réalisée avec l’évolution de la lumière déclinante du jour (Roc), avec le déplacement dans le paysage (Les Gels) ou avec la transformation d’un état à l’autre de la matière (Partie).

Cette stratification des événements sur les objets (chaque objet est « marqué » par l’usage qui lui a été réservé) contribue à laisser une trace, au même titre que l’image sur le négatif (les photos en N&B sont toujours réalisées en argentique). Transcender les qualités des matériaux pauvres et une certaine accointance avec la décroissance tissent un lien évident vers l’arte povera (2). Au-delà du type de matériau utilisé, il y a donc dans l’arte povera, comme le souligne Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne, « un esprit attentif à l’instabilité des éléments ». Cet équilibre fragile est saisi par Laurent Odelain pour en révéler l’éphémère. Puis, le deuil de l’objet, souvent de forme circulaire, s’effectue. Sa présence ancre dans la réalité l’existence d’un acte absurde, venant le documenter. La rencontre ayant eu lieu, chacun des protagonistes retourne vaquer à ses occupations.


Solenne LIVOLSI
La Chambre - Strasbourg
Janvier 2016



1. L'existentialisme, courant philosophique et littéraire qui postule que l'être humain forme l'essence de sa vie par ses propres actions, celles-ci n'étant pas prédéterminées par des doctrines théologiques ou morales, porté notamment par Jean-Paul Sartre.

2. L'arte povera est apparu en Italie dans les années 1960 en réaction à la société de consommation et s'est saisi de matériaux pauvres (sable, fil de fer, feuilles laine…).




Solenne Livolsi est directrice de La Chambre, espace d'exposition et de formation à l'image, à Strasbourg



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