polir la craie
© laurent odelain 2012/2014








L’instant est précaire.
Tout est vaste.

Chaque corps est un potentiel.
Il agit, désigne et dit.
Chaque corps est une limite.
Chacun de ses mouvements est une direction.
Chacune de ses paroles est une ouverture.

L’objet qu’il désigne est son noyau.
Il n’a pas de mouvement.
Il n’a pas de direction.
Il n’est que forme et présence.

Il git.




Tout est vaste.




Il y a un bloc de craie.
Autour de lui sont cinq personnes qui le désignent.
Le paysage est long. Plat. Rien ne le dérange. Seul ce bloc. Seuls ces cinq corps qui le désignent, d’abord verticaux.
Ce bloc est un petit rocher, une pierre, un cailloux gros leur arrivant à la taille ou un peu plus haut.Il comble au sol une aire d'environ deux mètres carrés.
Ceci se déroule à l'extérieur, sous un ciel laiteux, gris clair et homogènement lumineux.
Le sol demeure quelconque, sableux, plus sombre que le ciel.
Il n'y a pas d'ombre. La lumière qui provient de toutes les directions a sur toutes les faces de toutes les formes la même intensité.
Les corps sont vêtus de longs draps de coton variablement gris et tissés de mailles fines.
La température fluctue entre quinze et dix-huit degrés.
Le bloc de craie est d'un blanc sale, par endroit lumineux.

Il git. Il est le seul relief inerte.
Il se place au centre de l’action.




Tout est vaste.
Sont cinq corps vêtus de draps.




Trois s’agenouillent, proches du bloc de craie. Ils posent leurs deux mains sur la surface et caressent l’objet.
Ils sont les sommets d’un triangle invisible autour du bloc. Leurs bras sont des rayons. Leurs mains agissant au centre, un contact.

Deux restent à l’écart et les observent. L’un proche, contemple la scène et évolue autour des premiers, l’autre se tient plus en recul.

L’autre se tient de plus en plus en recul.


L’autre s’éloigne

Loin.

L’autre disparait, hors champs.


Il reviendra plus tard.
Il reviendra quand les autres auront disparu.




Regardez, tout ce que je possède. Toute ma force. »




Être alentour.
Transformer l’attente.


Construire la forme.
Modifier l’espace.


Dériver dans l’action.
Chercher les fondements.


Polir la craie.
S’épuiser dans le geste.


Feindre une suite.




« Je voudrais me jeter dedans. Devenir l’une des particules de la craie. Pouvoir laisser une trace en m’écrasant sur le support. Devenir forme écrite. Devenir un élément de transfert.
C’est seulement pourquoi je tente de polir la craie. »


« Quelle force en extraire ? Comment jouer ? Je suis amoindri de ne pas connaître. Je suis sans appel vers mon inconscience. Mon drap gris ne me protège pas et je suis nu sous lui. »




Faire une crevasse. Y choir. D’abord doucement puis de plus en plus certainement. Diminuer le choc par constance dans la posture. Rester plié le plus longtemps possible. Agir de manière permanente sur l’oubli. Se déplier au fond, juste avant le contact avec la craie. S’y écraser sans fracas, se laisser happer par elle. Sa masse équivalente à celle de nos corps, s’échappant identique à nos chairs de son horizontalité. Être la cause d’un nuage. Être au centre et générer. Faire la puissance et y fondre aussitôt. Faire la puissance et gésir.




« L’eau la fera disparaître. Il faudrait dissoudre ce bloc. Atteindre le noyau. Comprendre son fondement. »


« Faire de fines et précises entailles dans le bloc avec nos ongles. Frotter vigoureusement leur tranches. Croire qu’elles s’épuisent. Toujours croire qu’elles s’épuisent, je vais y arriver.
Je vais le faire. Je vais le faire jaillir. La lumière fendre. »




Ils sont nus sous leur drap. Sans ombre sur cette plaine. Ils s’offrent à l’inconvenance de leur rite : polir la craie.


Frotter la surface de la forme.
Faire la forme.
Déranger et défaire la forme.

Ces corps sont vulnérables et naïfs en déchirant l’enveloppe ou se placent en lisière avant de savoir l’ampleur de la tâche.

Ils tenteront de l’accomplir.




« L’odeur est humide. Voyez. Posez votre main sur l’objet. Il est froid. Sa blancheur poudreuse. Voyez son empreinte sur votre main. Frottée sur vous, sur votre drap, elle trace le passage du geste. Son envergure. Vous serriez des dessinateurs grâce à elle. Vous pourriez faire des formes sur la surface du monde. La craie vous permettrait d’envisager votre environnement. De distinguer ses limites, ses contours. Elle donnerait forme aux frontières. Il nous faudrait la récolter. Faire l’étude de ses fonctions. Étendre sa blancheur sur nos draps et ceux de nos semblables. »




Les mains vont sur la matière de tous côtés. Chacune suit son rythme.
La forme du bloc évolue de manière anarchique, creuse ici, bombée là. Ça s’inverse, sans pause ni abandon, sans vigilance particulière. Tous sont concentrés sur leurs propres sensations.

Les mains et les corps polissent la matière. La matière et l’objet polissent les corps. Tous en contact dans cet espace infime et toujours indéfini entre le corps et la matière qu’il sculpte.
Ce lieu du toucher, cet interstice qui dit le passage d’un corps à l’autre, d’un état à l’autre, d’une entité vers sa voisine, désirante ou belliqueuse. Cet endroit du frottement, cette limite et ce lien entre l’agissant qui transforme, et le transformant qui agit.

Trois personnes sans arrêt polissent la craie. Le drap gris qui couvre leur corps nu blanchit.
L’enveloppe de l’objet devient l’enveloppe des corps autour.

Le quatrième les observe toujours, il dessine au sol, avec ses pas, la trace d’un mouvement hors de l’action. Il la rend existante.


Le cinquième reviendrait.




« Elle enveloppe, couvre et s’introduit. D’abord les mains, la peau entre les mailles du drap, le visage, puis la surface humide des yeux. »


« Je ne vois plus. Je suis calcaire. Je reste fixe tandis qu’il va revenir. Il ne me trouvera pas.
Mon corps s’est dissout. Ma présence gisant sans relief, devenue sable. Sable. Retour au sol. Fluidité acquise. Epuisement. Densité perdue. »




Leur action est interminable. Un espace se meut autour de cette aspérité gisante. Les corps se perdent dans ce matériau volatile que leurs gestes générent. Tout forme un nuage.
On ne distingue rien.

Tout est comme une vapeur. Une lueur qui s’incorpore.

Ça blanchit tout. On ne sait s’ils termineront. On ne sait s’ils trouveront. Et quoi. Tout est blanc. Et de plus en plus. On devine une vie. On pense saisir des fuites.

Tout est une vapeur. Tout est une tentative de rayonnement.

Tout est une affirmation elliptique.




« L’étoffe m’a assiégé. Je suis calcaire. Il ne me trouvera pas, devenu sable. L’eau ruissellera sur moi. »




C’est la pluie qui va venir éteindre ce spectacle sec. C’est une pluie stridente, droite et longue à laquelle seul le noyau dense du bloc va résister, imperturbable.




Elle va venir bien plus tard.
Le cinquième corps après elle.







« Je ne les distingue pas. Il n’y a rien. Le noyau est si petit. Il est là comme une bille. Les traces de l’eau et de la craie s’échappent autour de lui. C’est comme une toile sur le sol, des sillons creux dans le sable. Tout aurait glissé là. D’autres traces circulaires fixent une limite à ces échappées, un geste a contraint une circulation. Un geste aisément franchi par le flux.
Toutes ses formes avachies, tous ces dessins sur le sol sableux et gris.

Cet espace est celui de leur fuite. J’ai vu le nuage plus loin. Je me suis abrité de la pluie. Je suis resté hors-champs pour ne pas les inquiéter. J’enlève mon drap, je le pose sur le noyau.
Je m’assieds nu à côté d’eux. J’attends. »




Tout est vaste.
Demeure une masse d’eau.








© laurent odelain 2014